Le saviez-vous?

Les tribulations virtuelles d’une statue à la recherche d’une place au soleil

Les statues, une fois accouchées par leur sculpteur, comme elles aspirent à trouver leur juste place en ce bas monde ! Quelle angoisse de chercher le site qui les mettra en valeur. Question d’éclairage de jour, question d’éclairage de nuit, quand s’allument lampes et projecteurs. Question d’espace, toute statue, comme une belle femme, voulant recevoir l’hommage de ses admirateurs-voyeurs de près et de loin. Question de sécurité, comment être à l’abri des graffiteurs et accrocheurs de parapluies qui sévissent dans l’espace public ? Et puis, bien sûr, le site doit être digne de l’œuvre.

De ce dernier point de vue, Paris peut s’enorgueillir d’une belle réussite. La fière statue équestre du maréchal Foch (par Wlérick et Martin) sur la place du Trocadéro a le regard pointé vers l’autre rive, où lui répond celle du maréchal Joffre (par Real del Sarte) sur fond d’École Militaire. Quel magnifique ligne de mire stratégico-sculpturale ! Et digne d’une ville qui privilégie traditionnellement les axes urbains.

Mais Balzac, notre génial Balzac, dont la Comédie Humaine rivalise avec la Divine Comédie de Dante, pour placer l’homme au centre du drame de l’existence, où lui trouver à Paris une place digne de lui ? Sa statue est l’œuvre de cet autre génie, Rodin. Où placer ce monument sans pareil ?

Le premier emplacement choisi par le Conseil municipal de Paris à la requête de la Société des Gens de Lettres fut la place du Palais-Royal, entre la façade principale du Louvre et le portique solennel du Palais-Royal. Un Panthéon à ciel ouvert, s’exclama un Conseiller sous les applaudissements. (Séance du Conseil municipal du 17 juin 1891). Balzac ne pouvait rêver mieux : se dresser en témoin de l’histoire et de la société entre l’ancien palais des rois et cet autre jardin où la protestation populaire s’était amplifiée jusqu’à la prise de la Bastille.

À cette date, la Société des Gens de Lettres n’avait pas encore choisi Rodin pour rendre hommage à l’écrivain, mais dès que ce fut fait, les relations entre le sculpteur et la Société ne cessèrent de se dégrader, au point que l’œuvre achevée sept ans plus tard fut refusée. Un affront, comme on n’en avait jamais vu !

La statue (l’original en plâtre) resta chez Rodin, dans son atelier de Meudon et le sculpteur refusa d’en vendre à quiconque un exemplaire en bronze. Il attendait Paris. En 1916, il légua l’ensemble de son œuvre à l’État français en vue de la création du Musée Rodin, qui devenait le gardien de sa mémoire.

Le Musée Rodin, de plus en plus sollicité par des musées européens et des collectionneurs, se décida en 1930 de commander deux Balzac en bronze, l’un pour Anvers, l’autre pour Paris. Côté belge, la chose fut rondement expédiée, mais côté français les tracasseries administratives traînèrent en longueur, jusqu’à la création d’un Comité du ’Balzac’ de Rodin, qui lança en 1936 une souscription publique et commença à négocier avec le Conseil municipal de Paris, qui renvoya lui-même la question à une Commission spécialisée.

Où placer la statue ? La proposition initiale, entre Louvre et Palais-Royal, n’était plus d’actualité à cause de la circulation automobile de plus en plus dense, dont la ville commençait à se préoccuper. Devant l’Institut de France ? Belle revanche pour Balzac et Rodin qui avaient été refusés par les académies !

Devant l’hôtel particulier de la Société des Gens de Lettres, en expiation du scandaleux refus de celle-ci, quarante ans auparavant ? Devant la Bourse, où la haute stature du Balzac eût dominé le tumulte des damnés de l’argent, selon les auteurs de cette proposition ? Boulevard Saint-Michel, à hauteur du Luxembourg, à la place du monument à Caventou et Pelelletier, les inventeurs de la quinine, (deux statues qui ont été fondues sous l’occupation) ? Cette proposition faisait hurler les médecins et pharmaciens. Les négociations entre le Comité du ’Balzac’ de Rodin et le Conseil municipal étaient d’autant plus épineuses que le premier avait la réputation d’être de gauche, alors que l’autre était franchement de droite.

Au bout de trois ans de palabres, deux propositions se précisaient :

— Le jardin de l’Observatoire, où la statue aurait pris place dans la magnifique perspective arborée qui va du Sénat à l’Observatoire, déjà enrichie par les Quatre Parties du monde soutenant la sphère céleste de Carpeaux.

— Sur le terre-plein central du boulevard Raspail, entre les rangées d’arbres, au carrefour Vavin.

Entre les deux emplacements, la ville choisit le pire. De guerre lasse le Comité accepta, non sans que l’un de ses membres remarqua : l’emplacement est détestable, cette œuvre de génie n’est point faite pour être vue dans un cadre étriqué sur un fond d’immeubles gris.

Les délais bureaucratiques restant une tradition française, le Balzac fut inauguré à son emplacement actuel le 1er juillet 1939. Las ! Trois mois plus tard il fut démonté et mis à l’abri pour la durée de la guerre.

Cette histoire est évoquée dans le film L’improbable rencontre. Sa réalisation nous offre l’occasion de proposer enfin pour le chef-d’œuvre de Rodin un emplacement digne de lui et digne de Paris. Nous y reviendrons.

Michel Ellenberger

(Toutes les informations sont tirées du catalogue 1898 : le Balzac de Rodin, publié par le Musée Rodin, 1998, sous la direction d’Antoinette Lenormand-Romain)

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